jeudi 9 juin 2016

Boulevard à droite


A regarder, à gauche, puis à droite avant de traverser, comme il nous est enseigné depuis l’enfance docile, on finit rapidement par pouvoir jauger habilement le trafic. En politique, les choses sont à peine différentes. A observer la gauche encombrer la bande extrême et la droite traditionnelle, qui n’en est plus vraiment une depuis la mort de Jean Gol au crépuscule de l’été 1995, occuper la bande du centre, on finirait par se persuader qu’il existât, en Belgique francophone, un boulevard pour les forces qu’on place, par facilité ou par pudeur, à la droite de la droite.

En additionnant les pourcentages dont les sondages gratifient les formations en rupture de ban, celles-ci n’obtiennent pourtant qu’un chiffre demeurant légèrement en-deçà de la barre symbolique des 10 % et nettement en-dessous d’une moyenne européenne que les suffrages successifs font progresser. La Wallonie et Bruxelles, décidément, n’ont rien de l’Autriche rebelle, de la Hongrie frondeuse, de la Scandinavie éprise d’une audace qu’on lui connaissait peu, ni même de cette Flandre si lointaine et si joliment conservatrice.


Le contexte semble, comme partout ailleurs sur le Vieux Continent, et probablement plus encore, en raison de l’exacerbation des tensions dans un pays situé au carrefour de l’Europe, particulièrement favorable. Le chômage ne diminue qu’au compte-gouttes, les terroristes ont frappé sur le territoire national, des terroristes issus du territoire national ont frappé ailleurs en Europe, les communes se gorgent de réfugiés dont les habitants n’ont jamais désiré dans leur pré carré. Et, pour couronner les mécontentements, les tunnels de la capitale sont fermés, le piétonnier n’en finit pas de tuer les petits commerçants…

Aucun des gouvernements, tout occupés à panser les plaies causées par les politiques qu’ils mènent, n’est en mesure d’administrer le remède. A grands coups d’exercices de communication, le gouvernement wallon emmené par son cabotin en chef, Paul Magnette, se rengorge, sans qu’à l’horizon ne pointe la moindre embellie. Surtout, le gouvernement-Michel, dont on attendait monts et merveilles, déçoit par sa persistante incapacité à réformer le pays, à passer le Karcher, ou au moins un coup de balai, à tuer le syndicalisme qui a lancé une lutte a muerte, à redonner confiance aux entrepreneurs et à replacer la Belgique sur la carte d’un monde de plus en plus désordonné.

Les difficultés, pour la droite de la droite, à tirer profit de la situation sont de quatre ordres au moins.

De la même manière que la Flandre est viscéralement conservatrice et vote pour le parti qui promet à Hilde et à Dirk de conserver l’église au milieu du village, voire d’y ramener un maximum de brebis égarées et de fils prodigues, la Wallonie est de gauche. C’est, historique, psychologique et culturel. Montesquieu, s’il avait encore été de ce bas monde, aurait pu ajouter que c’est également climatique : dans une région où la pluie ruisselle depuis le sommet des terrils, il existe une forme de romantisme à être de gauche.

Rien, dans le sud du pays, ne semble échapper à ce déterminisme. L’administration, les médias, les intercommunales, les organismes d’intérêt public, tout est rouge. Même l’écume. La bonne du curé aussi. Les mécontents arborent l’écarlate, le vermillon, le carmin, le vermeil dans les manifestations, au travail, dans la rue, chez eux. Fatalement, lorsqu’il s’agit de voter, quand ils estiment que le PS les a suffisamment déçus, ils se tournent vers le PTB, plutôt que vers une droite assumée, semblant ignorer que le parti communiste mènerait la même politique mondialiste… en pire. Les syndicats, tout-puissants, veillent au grain. Les médias jouent les gardes-chiourme. Les emplois que l’on doit au potentat local finissent de dissuader les téméraires.

La Belgique, ensuite, pêche par excès d’apathie. La révolution de 1830, qui avait vu les patriotes se soulever face aux troupes orangées de Guillaume Ier, est reléguée dans les livres d’Histoire qu’on ne lit plus guère. La marche blanche, au cours de laquelle 300.000 personnes défilèrent à Bruxelles, est un souvenir lointain. Depuis plus rien, ou si peu. Lorsque la Belgique fut au bord de l’implosion, au mitan de la première décennie du nouveau siècle, hormis quelques drapeaux tricolores accrochés aux fenêtres, des poignées de ballons et une marche d’à peine 35.000 âmes, l’encéphalogramme citoyen n’a pas montré de signe de vie. Dans une post-nation, les conflits sont apaisés. La colère, quant à elle, se fait dans l’intimité des chaumières et sur les réseaux sociaux.

Les forces à la droite de la droite souffrent également de leur éparpillement. Idéologiquement, le mariage de raison entre populistes, libéraux, conservateurs, libéraux-conservateurs, souverainistes, réactionnaires, patriotes, nationalistes catholiques, ultra-catholiques, pragmatiques, islamophobes, n’a rien d’évident. Sondez les différentes chapelles en concurrence sur des sujets aussi essentiels ou sensibles que le TAFTA, l’avortement, les frontières économiques et géographiques, la monarchie, l’Europe, l’euro, et vous aurez autant d’avis différents. En terme de positionnement, certains courants refusent d’ailleurs de se déclarer… de droite. Ils seraient d’ailleurs.

L’analyse des clivages en politique leur donne partiellement raison. La science politique nous a enseigné que les révolutions nationales et industrielles ont engendré, en Europe, les oppositions politiques majeures, entre les catholiques et les laïcs, puis entre les partisans de la libre entreprise et du dirigisme. Avec la révolution mondiale à l’œuvre, la nouvelle démarcation principale oppose les mondialistes et les anti-mondialistes, deux postures qui ne sauraient se fondre pleinement dans la gauche et la droite traditionnelles. 

Telle une ancre, il demeure pourtant un imaginaire de droite, tout comme il en existe un –dominant- à gauche, qui surplombe le nouveau clivage. Dans son dernier ouvrage, brillant comme tous les précédents, Denis Tillinac, a tenté de le condenser pour finir par rappeler que la droite est une aventure, une échappée belle, qui se défie des partis –le militantisme étant lui-même une notion de gauche.

Par souci de clarté, ma droite, que les bien-pensants appellent extrême droite, mais que je prends, moi, pour le nouveau chic en politique, est une aventure, menée tantôt dans la pénombre de mon refuge, tantôt dans l’amitié et la camaraderie. Elle se situe quelque part entre le souverainisme conséquent (y compris monétaire), le patriotisme, le conservatisme (au sens où l’entendait Edmund Burke), l’élitisme que j’oppose au populisme qui, lorsqu’il est vil, est une forme de nivellement par le bas guère plus glorieuse que celle menée, pour des raisons idéologiques, par les partis traditionnels. Comme je n’ai d’autre ambition que littéraire, je referme aussitôt la parenthèse ouverte sur ma modeste personne pour mieux revenir à l’essentiel.

La droite assumée en Belgique francophone souffre de ce que ces épopées personnelles, et naturelles pour des mousquetaires épris de liberté, sont devenues des querelles d’egos entre Machiavel de comptoir plus occupés à ruser qu’à construire des projets. Depuis les années 80, de nombreux partis, dissidences, chapelles se sont créés, sans qu’aucun n’ait pu durablement imprimer sa marque sur le jeu politique. Qui, d’ailleurs, se souvient encore de l’UDRT, des partis nés sur les cendres du CEPIC ou des dissidences d’un FN qui a péché par son incomparable médiocrité ?

Faire le pari de la droite de la droite, ou droite décomplexée, ou droite « hors les murs », en réalité, plus simplement, de la droite, impliquera de trouver des recettes applicables à la Wallonie et à Bruxelles. Les révolutions ayant réussi, partout dans le monde, se sont appuyées sur l’histoire, les structures en place, la physiologie des nations et les invariances. Les autres sont vouées à l’échec. Vouloir appliquer l’ultra-libéralisme anglo-saxon, singer un vulgaire impétrant à l’élection suprême aux Etats-Unis –n’en déplaise à mes amis ne jurant que par Trump-, jouer du nationalisme sont autant d’échecs programmés dans une Belgique francophone qui répugne aux extrêmes.

Cette droite, pour être compatible à nos régions, gagner la bataille des idées et espérer renverser le jeu politique sans se renier, devra accorder le patriotisme économique au volontarisme individuel, donc un protectionnisme intelligent à la liberté d’entreprendre, se battre pour la laïcité du pays tout en rappelant les racines chrétiennes de la société, ce qui exclut tout accommodement raisonnable accordé à d’autres religions, lutter pour un enseignement de qualité quitte à relancer une guerre scolaire avec les adeptes du nivellement par le bas, créer un esprit corporatiste pour remplacer le syndicalisme, rejeter l’Europe bureaucratique et la remplacer par une Europe des peuples souverains, replacer l’individu dans le cadre qui le dépasse et fait sens.


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